Chéri (2 of 46)
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Chéri (suite)
Elle se recoucha sur le dos et constata que Chéri avait jeté, la veille, ses chaussettes sur la cheminée, son petit caleçon sur le bonheur-du- jour, sa cravate au cou d'un buste de Léa. Elle sourit malgré elle à ce chaud désordre masculin et referma à demi ses grands yeux tranquilles d'un bleu jeune et qui avaient gardé tous leurs cils châtains. A quarante-neuf ans, Léonie Vallon, dite Léa de Lonval, finissait une carrière heureuse de courtisane bien rentée, et de bonne fille à qui la vie a épargné les catastrophes flatteuses et les nobles chagrins. Elle cachait la date de sa naissance; mais elle avouait volontiers, en laissant tomber sur Chéri un regard de condescendance voluptueuse, qu'elle atteignait l'âge de s'accorder quelques petites douceurs. Elle aimait l'ordre, le beau linge, les vins mûris, la cuisine réfléchie.
Sa jeunesse de blonde adulée, puis sa maturité de demi-mondaine riche n'avaient accepté ni l'éclat fâcheux, ni l'équivoque, et ses amis se souvenaient d'une journée de Drags, vers 1895, où Léa répondit au secrétaire du _Gil Blas_ qui la traitait de "chère artiste" :
"Artiste? Oh! vraiment, cher ami, mes amants sont bien bavards...."
Ses contemporaines jalousaient sa santé imperturbable, les jeunes femmes, que la mode de 1912 bombait déjà du dos et du ventre, raillaient le poitrail avantageux de Léa,--celles-ci et celles-là lui enviaient également Chéri.
"Eh, mon Dieu! disait Léa, il n'y a pas de quoi. Qu'elles le prennent. Je ne l'attache pas, et il sort tout seul."
En quoi elle mentait à demi, orgueilleuse d'une liaison,--elle disait quelquefois : adoption, par penchant à la sincérité--qui durait depuis six ans.
"La corbeille... redit Léa. Marier Chéri.... Ce n'est pas possible,--ce n'est pas... humain.... Donner une jeune fille à Chéri,--pourquoi pas jeter une biche aux chiens? Les gens ne savent pas ce que c'est que Chéri."
Elle roulait entre ses doigts, comme un rosaire, son collier jeté sur le lit. Elle le quittait la nuit, à présent, car Chéri, amoureux des belles perles et qui les caressait le matin, eût remarqué trop souvent que le cou de Léa, épaissi, perdait sa blancheur et montrait, sous la peau, des muscles détendus. Elle l'agrafa sur sa nuque sans se lever et prit un miroir sur la console de chevet.
"J'ai l'air d'une jardinière, jugea-t-elle sans ménagement. Une maraîchère. Une maraîchère normande qui s'en irait aux champs de patates avec un collier. Cela me va comme une plume d'autruche dans le nez,--et je suis polie."
Elle haussa les épaules, sévère à tout ce qu'elle n'aimait plus en elle : un teint vif, sain, un peu rouge, un teint de plein air, propre à enrichir la franche couleur des prunelles bleues cerclées de bleu plus sombre. Le nez fier trouvait grâce encore devant Léa; "le nez de Marie- Antoinette!" affirmait la mère de Chéri, qui n'oubliait jamais d'ajouter : "...et dans deux ans, cette bonne Léa aura le menton de Louis XVI". La bouche aux dents serrées, qui n'éclatait presque jamais de rire, souriait souvent, d'accord avec les grands yeux aux clins lents et rares, sourire cent fois loué, chanté, photographié, sourire profond et confiant qui ne pouvait lasser.
Pour le corps, "on sait bien" disait Léa, "qu'un corps de bonne qualité dure longtemps." Elle pouvait le montrer encore, ce grand corps blanc teinté de rosé, doté des longues jambes, du dos plat qu'on voit aux nymphes des fontaines d'Italie; la fesse à fossette, le sein haut suspendu pouvaient tenir, disait Léa, "jusque bien après le mariage de Chéri".
Elle se leva, s'enveloppa d'un saut-de-lit et ouvrit elle-même les rideaux. Le soleil de midi entra dans la chambre rose, gaie, trop parée et d'un luxe qui datait, dentelles doubles aux fenêtres, faille feuille- de-rose aux murs, bois dorés, lumières électriques voilées de rose et de blanc, et meubles anciens tendus de soies modernes. Léa ne renonçait pas à cette chambre douillette ni à son lit, chef-d'oeuvre considérable, indestructible, de cuivre, d'acier forgé, sévère à l'oeil et cruel aux tibias.
"Mais non, mais non, protestait la mère de Chéri, ce n'est pas si laid que cela. Je l'aime, moi, cette chambre. C'est une époque, ça a son chic. Ça fait Païva."
Léa souriait à ce souvenir de la "Harpie nationale" tout en relevant ses cheveux épars. Elle se poudra hâtivement le visage en entendant deux portes claquer et le choc d'un pied chaussé contre un meuble délicat. Chéri revenait en pantalon et chemise, sans faux col, les oreilles blanches de talc et l'humeur agressive.
"Où est mon épingle? boîte de malheur! On barbote les bijoux à présent?
--C'est Marcel qui l'a mise à sa cravate pour aller faire le marché", dit Léa gravement.
Chéri, dénué d'humour, butait sur la plaisanterie comme une fourmi sur un morceau de charbon. Il arrêta sa promenade menaçante et ne trouva à répondre que :
"C'est charmant!... et mes bottines?
--Lesquelles?
--De daim!"
Léa, assise à sa coiffeuse, leva des yeux trop doux :
"Je ne te le fais pas dire, insinua-t-elle d'une voix caressante.
--Le jour où une femme m'aimera pour mon intelligence, je serai bien fichu, riposta Chéri. En attendant, je veux mon épingle et mes bottines.
--Pourquoi faire? On ne met pas d'épingle avec un veston, et tu es déjà chaussé."
Chéri frappa du pied.
"J'en ai assez, personne ne s'occupe de moi, ici! J'en ai assez!"
Léa posa son peigne.
"Eh bien! va-t'en."
Chéri
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