Consuelo, Tome II (2 of 122)
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XL. (suite)
Consuelo, voulant savoir si Zdenko était sujet à des accès de démence furieuse, lui dit qu'elle avait rencontré l'_innocent_, et qu'il l'avait effrayée.
«Vous ne devez pas avoir peur de l'innocent, répondit le paysan en souriant de ce qu'il prenait pour une pusillanimité de petite maîtresse. Zdenko n'est pas méchant: toujours il rit, ou il chante, ou il raconte Des histoires que l'on ne comprend pas et qui sont bien belles.
--Mais il se fâche quelquefois, et alors il menace et il jette des pierres?
--Jamais, jamais, répondit le paysan; cela n'est jamais arrivé et n'arrivera jamais. Il ne faut point avoir peur de Zdenko, Zdenko est innocent comme un ange.»
Quand elle fut remise de son trouble, Consuelo reconnut que ce paysan devait avoir raison, et qu'elle venait de provoquer, par une parole imprudente, le premier, le seul accès de fureur qu'eut jamais éprouvé l'innocent Zdenko. Elle se le reprocha amèrement. «J'ai été trop pressée, se dit-elle; j'ai éveillé, dans l'âme paisible de cet homme privé de ce qu'on appelle fièrement la raison, une souffrance qu'il ne connaissait pas encore, et qui peut maintenant s'emparer de lui à la moindre occasion. Il n'était que maniaque, je l'ai peut-être rendu fou.»
Mais elle devint plus triste encore en pensant aux motifs de la colère de Zdenko. Il était bien certain désormais qu'elle avait deviné juste en plaçant la retraite d'Albert au Schreckenstein. Mais avec quel soin jaloux et ombrageux Albert et Zdenko voulaient cacher ce secret, même à elle! Elle n'était donc pas exceptée de cette proscription, elle n'avait donc aucune influence sur le comte Albert; et cette inspiration qu'il avait eue de la nommer sa consolation, ce soin de la faire appeler la veille par une chanson symbolique de Zdenko, cette confidence qu'il avait faite à son fou du nom de Consuelo, tout cela n'était donc chez lui que la fantaisie du moment, sans qu'une aspiration véritable et constante lui désignât une personne plus qu'une autre pour sa libératrice et sa consolation? Ce nom même de consolation, prononcé et comme deviné par lui, était une affaire de pur hasard.
Elle n'avait caché à personne qu'elle fût Espagnole, et que sa langue maternelle lui fût demeurée plus familière encore que l'italien. Albert, enthousiasmé par son chant, et ne connaissant pas d'expression plus énergique que celle qui exprimait l'idée dont son âme était avide et son imagination remplie, la lui avait adressée dans une langue qu'il connaissait parfaitement et que personne autour de lui ne pouvait entendre, excepté elle.
Consuelo ne s'était jamais fait d'illusion extraordinaire à cet égard. Cependant une rencontre si délicate et si ingénieuse du hasard lui avait semblé avoir quelque chose de providentiel, et sa propre imagination s'en était emparée sans trop d'examen.
Maintenant tout était remis en question. Albert avait-il oublié, dans une nouvelle phase de son exaltation, l'exaltation qu'il avait éprouvée pour elle? Était-elle désormais inutile à son soulagement, impuissante pour son salut? ou bien Zdenko, qui lui avait paru si intelligent et si empressé jusque-là à seconder les desseins d'Albert, était-il lui-même plus tristement et plus sérieusement fou que Consuelo n'avait voulu le supposer? Exécutait-il les ordres de son ami, ou bien les oubliait-il complètement, en interdisant avec fureur à la jeune fille l'approche du Schreckenstein et le soupçon de la vérité?
--Eh bien, lui dit Amélie tout bas lorsqu'elle fut de retour, avez-vous vu passer Albert dans les nuages du couchant? Est-ce la nuit prochaine que, par une conjuration puissante, vous le ferez descendre par la cheminée?
--Peut-être! lui répondit Consuelo avec un peu d'humeur. C'était la première fois de sa vie qu'elle sentait son orgueil blessé. Elle avait mis à son entreprise un dévouement si pur, un entraînement si magnanime, qu'elle souffrait à l'idée d'être raillée et méprisée pour n'avoir pas réussi.
Elle fut triste toute la soirée; et la chanoinesse, qui remarqua ce changement, ne manqua pas de l'attribuer à la crainte d'avoir laissé deviner le sentiment funeste éclos dans son coeur.
La chanoinesse se trompait étrangement. Si Consuelo avait ressenti la moindre atteinte d'un amour nouveau, elle n'eût connu ni cette foi vive, ni cette confiance sainte qui jusque-là l'avaient guidée et soutenue. Jamais peut-être elle n'avait, au contraire, éprouvé le retour amer de son ancienne passion plus fortement que dans ces circonstances où elle cherchait à s'en distraire par des actes d'héroïsme et une sorte de fanatisme d'humanité.
En rentrant le soir dans sa chambre, elle trouva sur son épinette un vieux livre doré et armorié qu'elle crut aussitôt reconnaître pour celui qu'elle avait vu prendre dans le cabinet d'Albert et emporter par Zdenko la nuit précédente. Elle l'ouvrit à l'endroit où le signet était posé: c'était le psaume de la pénitence qui commence ainsi: _De profondis clamavi ad te_ Et ces mots latins étaient soulignés avec une encre qui semblait fraîche, car elle avait un peu collé au verso de la page suivante. Elle feuilleta tout le volume, qui était une fameuse bible ancienne, dite de Kralic, éditée en 1579, et n'y trouva aucune autre indication, aucune note marginale, aucun billet. Mais ce simple cri parti de l'abîme, et pour ainsi dire des profondeurs de la terre, n'était-il pas assez significatif, assez éloquent? Quelle contradiction régnait donc entre le voeu formel et constant d'Albert et la conduite récente de Zdenko?
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