dailylit

Read books by email or RSS.
FAQ | Blog | Learn more »

Welcome, guest!
Log in | Register to join DailyLit.

Don Juan ou le Festin de Pierre (2 of 22)


SHARING
We encourage sharing--forward to a friend!


Previous | Next

Scène II. - Don Juan, Sganarelle.

- Don Juan -

Quel homme te parlait là ? Il a bien l'air, ce me semble, du bon Gusman de done Elvire ?

- Sganarelle -

C'est quelque chose aussi à peu près comme cela.

- Don Juan -

Quoi ! c'est lui ?

- Sganarelle -

Lui-même.

- Don Juan -

Et depuis quand est-il en cette ville ?

- Sganarelle -

D'hier au soir.

- Don Juan -

Et quel sujet l'amène ?

- Sganarelle -

Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter.

- Don Juan -

Notre départ, sans doute ?

- Sganarelle -

Le bonhomme en est tout mortifié, et m'en demandait le sujet.

- Don Juan -

Et quelle réponse as-tu faite ?

- Sganarelle -

Que vous ne m'en aviez rien dit.

- Don Juan -

Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus, que t'imagines-tu de cette affaire ?

- Sganarelle -

Moi ! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour en tête.

- Don Juan -

Tu le crois ?

- Sganarelle -

Oui.

- Don Juan -

Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a chassé Elvire de ma pensée.

- Sganarelle -

Hé ! mon Dieu ! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connais votre coeur pour le plus grand coureur du monde ; il se plaît à se promener de liens en liens, et n'aime guère à demeurer en place.

- Don Juan -

Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte ?

- Sganarelle -

Hé ! Monsieur...

- Don Juan -

Quoi ? Parle.

- Sganarelle -

Assurément que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas aller là contre. Mais si vous ne vouliez pas, ce serait peut-être une autre affaire.

- Don Juan -

Et bien, je te donne la liberté de parler, et de me dire tes sentiments.

- Sganarelle -

En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point votre méthode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés comme vous faites.

- Don Juan -

Quoi ! tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve ; et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige.
Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout ce que je vois d'aimable ; et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combatre, par des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes ; à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir.
Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire, ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre coeur les charmes attrayants d'une conquête à faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne ; et j'ai, sur ce sujet, l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs ; je me sens un coeur à aimer toute la terre ; et, comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

Previous | Next

Don Juan ou le Festin de Pierre

Send 22 installments for free as a gift. ?

Don Juan ou le Festin de Pierre

Receive installments for free In French

To create a free gift subscription you must be registered and logged in (this is to prevent abuse).

Learn more about gifting books

Login

Register