Du Côté de Chez Swann (1 of 179)
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MARCEL PROUST
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
TOME I
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN
A Monsieur Gaston Calmette
Comme un témoignage de profonde et affectueuse reconnaissance,
Marcel Proust.
PREMIÈRE PARTIE
COMBRAY
I.
Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je nÂ'avais pas le temps de me dire: «Je mÂ'endors.» Et, une demi-heure après, la pensée quÂ'il était temps de chercher le sommeil mÂ'éveillait; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière; je nÂ'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier; il me semblait que jÂ'étais moi-même ce dont parlait lÂ'ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir nÂ'était plus allumé.
Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées dÂ'une existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, jÂ'étais libre de mÂ'y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et jÂ'étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure.
Je me demandais quelle heure il pouvait être; jÂ'entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant dÂ'un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait lÂ'étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin quÂ'il suit va être gravé dans son souvenir par lÂ'excitation quÂ'il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.
JÂ'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de lÂ'oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. CÂ'est lÂ'instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur cÂ'est déjà le matin! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. LÂ'espérance dÂ'être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se rapprochent, puis sÂ'éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. CÂ'est minuit; on vient dÂ'éteindre le gaz; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.
Je me rendormais, et parfois je nÂ'avais plus que de courts réveils dÂ'un instant, le temps dÂ'entendre les craquements organiques des boiseries, dÂ'ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de lÂ'obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je nÂ'étais quÂ'une petite partie et à lÂ'insensibilité duquel je retournais vite mÂ'unir. Ou bien en dormant jÂ'avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et quÂ'avait dissipée le jour,—date pour moi dÂ'une ère nouvelle,—où on les avait coupées. JÂ'avais oublié cet événement pendant mon sommeil, jÂ'en retrouvais le souvenir aussitôt que jÂ'avais réussi à mÂ'éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution jÂ'entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves.
Quelquefois, comme Eve naquit dÂ'une côte dÂ'Adam, une femme naissait pendant mon sommeil dÂ'une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que jÂ'étais sur le point de goûter, je mÂ'imaginais que cÂ'était elle qui me lÂ'offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait sÂ'y rejoindre, je mÂ'éveillais. Le reste des humains mÂ'apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que jÂ'avais quittée il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits dÂ'une femme que jÂ'avais connue dans la vie, jÂ'allais me donner tout entier à ce but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et sÂ'imaginent quÂ'on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir sÂ'évanouissait, jÂ'avais oublié la fille de mon rêve.
Du Côté de Chez Swann
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