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Du Côté de Chez Swann (2 of 179)


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DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN - PREMIÈRE PARTIE – I (SUITE)

Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, lÂ'ordre des années et des mondes. Il les consulte dÂ'instinct en sÂ'éveillant et y lit en une seconde le point de la terre quÂ'il occupe, le temps qui sÂ'est écoulé jusquÂ'à son réveil; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus lÂ'heure, il estimera quÂ'il vient à peine de se coucher.
Que sÂ'il sÂ'assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans lÂ'espace, et au moment dÂ'ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée.
Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je mÂ'étais endormi, et quand je mÂ'éveillais au milieu de la nuit, comme jÂ'ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui jÂ'étais; jÂ'avais seulement dans sa simplicité première, le sentiment de lÂ'existence comme il peut frémir au fond dÂ'un animal: jÂ'étais plus dénué que lÂ'homme des cavernes; mais alors le souvenir—non encore du lieu où jÂ'étais, mais de quelques-uns de ceux que jÂ'avais habités et où jÂ'aurais pu être—venait à moi comme un secours dÂ'en haut pour me tirer du néant dÂ'où je nÂ'aurais pu sortir tout seul; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et lÂ'image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi.

Peut-être lÂ'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas dÂ'autres, par lÂ'immobilité de notre pensée en face dÂ'elles. Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon esprit sÂ'agitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où jÂ'étais, tout tournait autour de moi dans lÂ'obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, dÂ'après la forme de sa fatigue, à repérer la position de ses membres pour en induire la direction du mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis quÂ'autour de lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres.
Et avant même que ma pensée, qui hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en rapprochant les circonstances, lui,—mon corps,—se rappelait pour chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des fenêtres, lÂ'existence dÂ'un couloir, avec la pensée que jÂ'avais en mÂ'y endormant et que je retrouvais au réveil.
Mon côté ankylosé, cherchant à deviner son orientation, sÂ'imaginait, par exemple, allongé face au mur dans un grand lit à baldaquin et aussitôt je me disais: «Tiens, jÂ'ai fini par mÂ'endormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir», jÂ'étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années; et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens fidèles dÂ'un passé que mon esprit nÂ'aurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme dÂ'urne, suspendue au plafond par des chaînettes, al cheminée en marbre de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes grands-parents, en des jours lointains quÂ'en ce moment je me figurais actuels sans me les représenter exactement et que je reverrais mieux tout à lÂ'heure quand je serais tout à fait éveillé.

Puis renaissait le souvenir dÂ'une nouvelle attitude; le mur filait dans une autre direction: jÂ'étais dans ma chambre chez Mme de Saint-Loup, à la campagne; mon Dieu! Il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner! JÂ'aurai trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup, avant dÂ'endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, cÂ'était les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. CÂ'est un autre genre de vie quÂ'on mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir quÂ'à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil; et la chambre où je me serai endormi au lieu de mÂ'habiller pour le dîner, de loin je lÂ'aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.

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