Les Precieuses Ridicules (2 of 11)
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SCÈNE V. SCÈNE V. - Madelon, Cathos, Gorgibus.
- Gorgibus -
Il est bien nécessaire, vraiment, de faire tant de dépense pour vous
graisser le museau ! Dites-moi un peu ce que vous avez fait à ces
messieurs, que je les vois sortir avec tant de froideur ? Vous
avais-je pas commandé de les recevoir comme des personnes que je
voulais vous donner pour maris ?
- Madelon -
Et quelle estime, mon père, voulez-vous que nous fassions du procédé
irrégulier de ces gens-là ?
- Cathos -
Le moyen, mon oncle, qu'une fille un peu raisonnable se pût accommoder
de leur personne ?
- Gorgibus -
Et qu'y trouvez-vous à redire ?
- Madelon -
La belle galanterie que la leur ! Quoi ! débuter d'abord par le
mariage ?
- Gorgibus -
Et par où veux-tu donc qu'ils débutent ? par le concubinage ? N'est-ce
pas un procédé dont vous avez sujet de vous louer toutes deux, aussi
bien que moi ? Est-il rien de plus obligeant que cela ? Et ce lien
sacré où ils aspirent n'est-il pas un témoignage de l'honnêteté de
leurs intentions ?
- Madelon -
Ah ! mon père, ce que vous dites là est du dernier bourgeois. Cela me
fait honte de vous ouïr parler de la sorte, et vous devriez un peu
vous faire apprendre le bel air des choses.
- Gorgibus -
Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est
une chose sainte et sacrée, et que c'est faire en honnêtes gens que de
débuter par là.
- Madelon -
Mon Dieu ! que si tout le monde vous ressemblait, un roman serait
bientôt fini ! La belle chose que ce serait, si d'abord Cyrus épousait
Mandane, et qu'Aronce de plain-pied fût marié à Clélie (4) !
- Gorgibus -
Que me vient conter celle-ci ?
- Madelon -
Mon père, voilà ma cousine qui vous dira aussi bien que moi que le
mariage ne doit jamais arriver qu'après les autres aventures. Il faut
qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments,
pousser le doux, le tendre et le passionné (5), et que sa recherche
soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au temple, ou à la
promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il
devient amoureux ; ou bien être conduit fatalement chez elle par un
parent ou un ami, et sortir de là tout rêveur et mélancolique. Il
cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend
plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une
question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la
déclaration arrive, qui se doit faire ordinairement dans une allée de
quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée : et
cette déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paraît à notre
rougeur, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence.
Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer
insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu
qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux
qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les
persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses
apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements, et ce qui
s'ensuit. Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières,
et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne saurait se
dispenser. Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire
l'amour qu'en faisant le contrat du mariage, et prendre justement le
roman par la queue ; encore un coup, mon père, il ne se peut rien de
plus marchand que ce procédé ; et j'ai mal au coeur de la seule vision
que cela me fait.
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(4) Cyrus et Mandane, Clélie et Aronce, sont les principaux personnages
d'"Artamène" et de "Clélie", romans alors très à la mode.
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(5) "Pousser le doux, le tendre et le passionné", expressions du temps,
dont les auteurs contemporains offrent plusieurs exemples.
Les Precieuses Ridicules
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