Les Precieuses Ridicules (3 of 11)
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SCÈNE V. (suite)
- Gorgibus -
Quel diable de jargon entends-je ici ? Voici bien du haut style.
- Cathos -
En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le
moyen de bien recevoir des gens qui sont tout à fait incongrus en
galanterie ! Je m'en vais gager qu'ils n'ont jamais vu la carte de
Tendre, et que Billets-Doux, Petits-Soins, Billets-Galants et
Jolis-Vers sont des terres inconnues pour eux (6). Ne voyez-vous pas
que toute leur personne marque cela, et qu'ils n'ont point cet air qui
donne d'abord bonne opinion des gens ? Venir en visite amoureuse avec
une jambe toute unie, un chapeau désarmé de plumes, une tête
irrégulière en cheveux, et un habit qui souffre une indigence de
rubans ; mon Dieu, quels amants sont-ce là ! Quelle frugalité
d'ajustements, et quelle sécheresse de conversation ! On n'y dure
point, on n'y tient pas. J'ai remarqué encore que leurs rabats (7) ne
sont pas de la bonne faiseuse, et qu'il s'en faut plus d'un grand
demi-pied que leurs hauts-de-chausses ne soient assez larges.
- Gorgibus -
Je pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien
comprendre à ce baragouin. Cathos, et vous, Madelon...
- Madelon -
Eh ! de grâce, mon père, défaites-vous de ces noms étranges et nous
appelez autrement.
- Gorgibus -
Comment, ces noms étranges ? Ne sont-ce pas vos noms de baptême ?
- Madelon -
Mon Dieu, que vous êtes vulgaire ! Pour moi, un de mes étonnements,
c'est que vous ayez pu faire une fille si spirituelle que moi. A-t-on
jamais parlé, dans le beau style, de Cathos ni de Madelon, et ne
m'avouerez-vous pas que ce serait assez d'un de ces noms pour décrier
le plus beau roman du monde ?
- Cathos -
Il est vrai, mon oncle, qu'une oreille un peu délicate pâtit
furieusement à entendre prononcer ces mots-là ; et le nom de Polyxène
que ma cousine a choisi, et celui d'Aminte que je me suis donné, ont
une grâce dont il faut que vous demeuriez d'accord.
- Gorgibus -
Ecoutez, il n'y a qu'un mot qui serve. Je n'entends point que vous
ayez d'autres noms que ceux qui vous ont été donnés par vos parrains
et marraines ; et pour ces messieurs dont il est question, je connais
leurs familles et leurs biens, et je veux résolument que vous vous
disposiez à les recevoir pour maris. Je me lasse de vous avoir sur les
bras, et la garde de deux filles est une charge un peu trop pesante
pour un homme de mon âge.
- Cathos -
Pour moi, mon oncle, tout ce que je vous puis dire, c'est que je
trouve le mariage une chose tout à fait choquante. Comment est-ce
qu'on peut souffrir la pensée de coucher contre un homme vraiment nu ?
- Madelon -
Souffrez que nous prenions un peu haleine parmi le beau monde de
Paris, où nous ne faisons que d'arriver. Laissez-nous faire à loisir
le tissu de notre roman, et n'en pressez point tant la conclusion.
- Gorgibus -
(à part.)
Il n'en faut point douter, elles sont achevées.
(Haut.)
Encore un coup, je n'entends rien à toutes ces balivernes : je veux
être maître absolu : et pour trancher toutes sortes de discours, ou
vous serez mariées toutes deux avant qu'il soit peu, ou, ma foi, vous
serez religieuses ; j'en fais un bon serment.
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(6) La carte de "Tendre" est une fiction allégorique du roman de "Clélie".
On voit sur cette carte un fleuve d'"Inclination", une mer d'"Inimitié",
un lac d'"Indifférence", et une multitude d'autres inventions de ce genre.
Pour parvenir à la ville de "Tendre", il fallait assiéger le village de
"Billets-Galants", forcer le hameau de "Billets-Doux", et s'emparer ensuite
du château de "Petits-Soins". (Voy. "Clélie", tome I.)
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(7) Anciennement le "rabat" n'était autre chose que le col de la chemise
"rabattu" en dehors sur le vêtement, et c'est de là qu'il a pris son nom.
Les Precieuses Ridicules
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