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Mademoiselle de Maupin (1 of 130)


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MADEMOISELLE DE MAUPIN

Théophile Gautier

(1835)


Chapitre 1

Tu te plains, mon cher ami, de la rareté de mes lettres. -- Que veux-tu que je tÂ'écrive, sinon que je me porte bien et que jÂ'ai toujours la même affection pour toi? -- Ce sont choses que tu sais parfaitement, et qui sont si naturelles à lÂ'âge que jÂ'ai et avec les belles qualités quÂ'on te voit, quÂ'il y a presque du ridicule à faire parcourir cent lieues à une misérable feuille de papier pour ne rien dire de plus. -- JÂ'ai beau chercher, je nÂ'ai rien qui vaille la peine dÂ'être rapporté; -- ma vie est la plus unie du monde, et rien nÂ'en vient couper la monotonie. AujourdÂ'hui amène demain comme hier avait amené aujourdÂ'hui; et, sans avoir la fatuité dÂ'être prophète, je puis prédire hardiment le matin ce qui mÂ'arrivera le soir.

Voici la disposition de ma journée: -- je me lève, cela va sans dire, et cÂ'est le commencement de toute journée; je déjeune, je fais des armes, je sors, je rentre, je dîne, fais quelques visites ou mÂ'occupe de quelque lecture: puis je me couche précisément comme jÂ'avais fait la veille; je mÂ'endors, et mon imagination, nÂ'étant pas excitée par des objets nouveaux, ne me fournit que des songes usés et rebattus, aussi monotones que ma vie réelle: cela nÂ'est pas fort récréatif, comme tu vois. Cependant je mÂ'accommode mieux de cette existence que je nÂ'aurais fait il y a six mois. -- Je mÂ'ennuie, il est vrai, mais dÂ'une manière tranquille et résignée, qui ne manque pas dÂ'une certaine douceur que je comparerais assez volontiers à ces jours dÂ'automne pâles et tièdes auxquels on trouve un charme secret après les ardeurs excessives de lÂ'été.

Cette existence-là, quoique je lÂ'aie acceptée en apparence, nÂ'est guère faite pour moi cependant, ou du moins elle ressemble fort peu à celle que je me rêve et à laquelle je me crois propre. -- Peut-être me trompé-je, et ne suis-je fait effectivement que pour ce genre de vie; mais jÂ'ai peine à le croire, car, si cÂ'était ma vraie destinée, je mÂ'y serais plus aisément emboîté, et je nÂ'aurais pas été meurtri par ses angles à tant dÂ'endroits et si douloureusement.

Tu sais comme les aventures étranges ont un attrait tout-puissant sur moi, comme jÂ'adore tout ce qui est singulier, excessif et périlleux, et avec quelle avidité je dévore les romans et les histoires de voyages; il nÂ'y a peut-être pas sur la terre de fantaisie plus folle et plus vagabonde que la mienne: eh bien, je ne sais par quelle fatalité cela sÂ'arrange, je nÂ'ai jamais eu une aventure, je nÂ'ai jamais fait un voyage. Pour moi, le tour du monde est le tour de la ville où je suis; je touche mon horizon de tous les côtés; je me coudoie avec le réel. Ma vie est celle du coquillage sur le banc de sable, du lierre autour de lÂ'arbre, du grillon dans la cheminée. -- En vérité, je suis étonné que mes pieds nÂ'aient pas encore pris racine.

On peint lÂ'Amour avec un bandeau sur les yeux; cÂ'est le Destin quÂ'on devrait peindre ainsi.

JÂ'ai pour valet une espèce de manant assez lourd et assez stupide, qui a autant couru que le vent de bise, qui a été au diable, je ne sais où, qui a vu de ses yeux tout ce dont je me forme de si belles idées et sÂ'en soucie comme dÂ'un verre dÂ'eau; il sÂ'est trouvé dans les situations les plus bizarres; il a eu les plus étonnantes aventures quÂ'on puisse avoir. Je le fais parler quelquefois, et jÂ'enrage en pensant que toutes ces belles choses sont arrivées à un butor qui nÂ'est capable ni de sentiment ni de réflexion, et qui nÂ'est bon quÂ'à faire ce quÂ'il fait, cÂ'est-à-dire à battre des habits et à décrotter des bottes.

Il est évident que la vie de ce maraud devait être la mienne. -- Pour lui, il me trouve fort heureux et entre en de grands étonnements de me voir triste comme je suis.

Tout cela nÂ'est pas fort intéressant, mon pauvre ami, et ne vaut guère la peine dÂ'être écrit, nÂ'est-ce pas? Mais, puisque tu veux absolument que je tÂ'écrive, il faut bien que je te raconte ce que je pense et ce que je sens, et que je te fasse lÂ'histoire de mes idées, à défaut dÂ'événements et dÂ'actions. -- Il nÂ'y aura peut- être pas grand ordre ni grande nouveauté dans ce que jÂ'aurai à te dire; mais il ne faudra tÂ'en prendre quÂ'à toi. Tu lÂ'auras voulu.

Tu es mon ami dÂ'enfance, jÂ'ai été élevé avec toi; notre vie a été commune bien longtemps, et nous sommes accoutumés à échanger nos plus intimes pensées. Je puis donc te conter, sans rougir, toutes les niaiseries qui traversent ma cervelle inoccupée; je nÂ'ajouterai pas un mot, je ne retrancherai pas un mot, je nÂ'ai pas dÂ'amour-propre avec toi. Aussi je serai exactement vrai, -- même dans les choses petites et honteuses; ce nÂ'est pas devant toi, à coup sûr, que je me draperai.

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